CHAPITRE TRENTE-NEUF
« Oui, madame, vous désiriez me voir ? demanda le lieutenant Askew, un peu nerveux, en pénétrant dans le bureau du capitaine de frégate Bourget, à bord du VFS Jean Bart.
— Oui, Matt », dit Bourget en s’adossant sur son siège. C’était une petite femme brune aux yeux noisette, dotée de ce qu’on aurait appelé un nez « en trompette » sur quiconque n’ayant pas l’autorité monumentale d’un commandant en second sur un croiseur de combat de la Ligue solarienne. En règle générale, Askew appréciait Bourget, qui lui rappelait beaucoup une de ses institutrices préférées, mais cette convocation avait été aussi inattendue qu’abrupte.
« Vous vous rappelez peut-être une conversation que vous avez eue avec le capitaine Zeiss il y a deux mois, reprit Bourget sans préambule, ce qui hérissa toutes les plumes intérieures du lieutenant.
— Oui, madame, confirma-t-il, prudent, quand elle s’interrompit et l’interrogea du regard.
— Bien. Arrêtez-moi si je me trompe mais ne vous a-t-on pas recommandé de vous faire discret ?
— Ma foi, si, madame, mais…
— Pas de mais, lieutenant Askew, coupa Bourget sur un ton plus froid. Je pensais que le capitaine Zeiss s’était montré assez clair sur le moment. Et je dois ajouter que c’était sur mon ordre, au nom du capitaine.
— Oui, madame, mais…
— Quand je voudrai être interrompue, je vous le ferai savoir, lieutenant. » Askew tint sa langue. « C’est mieux », ajouta son interlocutrice avec un sourire glacial. Elle fit pivoter doucement sa chaise d’un côté à l’autre durant plusieurs secondes, le fixant avec froideur, puis elle prit une profonde inspiration.
« Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, dit-elle, je suis furieuse contre vous. Nom d’un chien, Matt ! Qu’est-ce qui vous a pris ? »
Cette fois, bien qu’il s’agît à l’évidence d’une question, le jeune homme hésita à répondre. Hélas ! il n’avait guère le choix.
« Madame, je ne comptais faire aucune vague. C’est juste que… que je n’ai pas réussi à débrancher mon cerveau et que, plus j’étudiais l’analyse de Thurgood, plus je lisais nos propres rapports de renseignement, plus j’étais convaincu que nous avions bel et bien sous-estimé les capacités des Manties.
— Ça va peut-être vous surprendre, mais le capitaine et moi avons aussi quelques modestes soupçons à cet égard. » La voix de Bourget, plus douce, recelait toutefois encore une aspérité immanquable. « Des soupçons qu’au contraire de certains lieutenants que nous pourrions citer nous avons gardés pour nous. »
Askew ouvrit de nouveau la bouche. Puis il la referma et son éclair de colère momentané se dissipa quand il regarda Bourget dans les yeux.
« Je ne le savais pas, madame, dit-il d’une voix calme.
— Non. » Sa supérieure soupira. « Sans doute pas, non. Et c’est de ma faute. C’est d’ailleurs peut-être pour ça que je suis si fâchée contre vous. Voilà ce qui arrive quand quelqu’un commet une erreur parce que vous ne l’avez pas averti qu’il ne doit pas la commettre. » Elle se frotta le front. « J’aurais dû vous appeler moi-même pour un tête-à-tête au lieu de déléguer ça à Ursula. Mais, pour ne rien vous cacher, compte tenu du fait que nous ne savions – et ne savons toujours – pas exactement comment votre rapport est arrivé entre les mains d’Aberu, je me suis dit que régler ça comme une question purement interne au service pourrait faire passer la conversation sous le radar de l’état-major. Il paraissait souhaitable de ne pas attirer davantage l’attention sur vous. Et de nous dispenser, le commandant et moi, d’avoir l’air… d’approuver avec enthousiasme vos conclusions. »
Askew hocha la tête. Il regrettait beaucoup que Bourget n’eût pas choisi de lui expliquer la situation directement dès le départ, mais il la comprenait. Ce genre de raisonnement convoluté se révélait trop souvent le prix de la survie dans les manœuvres internes byzantines de la FLS.
« À présent, toutefois, continua-t-elle avec plus d’entrain, il semble que vous vous soyez élevé très au-dessus de l’horizon radar, Matt. Votre dernier travail littéraire est apparemment tombé par le même trou de souris – quel qu’il soit – dans le courrier d’Aberu. Et si votre premier mémo ne l’a pas amusée, ce n’est rien à côté de ce que lui a inspiré celui-là. »
Askew déglutit. Il avait pris toutes les précautions possibles pour garder le rapport secret, hormis l’écrire en sténo sur du papier à l’ancienne et le porter en main propre au capitaine. Visiblement, il avait échoué. Voilà qui prouvait entre autres qu’il s’agissait d’un piratage illégal de la part d’un membre de l’état-major de l’amiral Byng. L’information n’avait pu être transmise par ce que la DGSN appelait une « source de renseignements humaine », puisqu’il n’avait informé personne de ses conclusions et de ses inquiétudes. La seule question qui se posait encore était de savoir si le pirate n’avait pénétré que sa propre sécurité ou aussi celle de l’unique destinataire du rapport, le capitaine Mizawa.
« Madame, dit-il enfin, je ne vais pas faire mine d’être ravi d’entendre ça. Juste entre nous, ce qui m’inquiète surtout, c’est la manière dont le capitaine Aberu a pu avoir accès à un rapport confidentiel adressé exclusivement au commandant. »
Même ici, dans ce bureau, hors de toute autre présence humaine, il n’osait insinuer plus clairement qu’un membre de l’état-major de Byng eût violé une demi-douzaine de règlements et au moins deux lois fédérales pour acquérir cet « accès ». Sa supérieure et lui se regardèrent dans les yeux une ou deux secondes, partageant la même pensée, puis il continua.
« Cela dit, j’ai écrit ce mémo pour deux raisons. D’une part parce que j’avais réuni de nouveaux éléments qui renforçaient l’analyse du capitaine Thurgood et que je voulais les porter à la connaissance du commandant. D’autre part, expressément pour lui fournir des arguments en prévision de discussions avec l’amiral Byng et son état-major. » Il soutint sans frémir le regard de Bourget. « Il aurait pu présenter ça comme un exercice de scénario catastrophe de la part d’un jeune officier trop inexpérimenté pour en saisir l’absurdité… mais qui était peut-être tombé par hasard sur un détail méritant considération.
— Je pensais bien que c’était votre intention, dit doucement le capitaine, dont les yeux durs s’animèrent d’une lueur d’approbation.
— Ne vous méprenez pas, madame. » Askew eut un sourire crispé. « Si le commandant n’estimait pas en avoir besoin, j’espérais franchement que personne d’autre – surtout pas le capitaine Aberu – ne le verrait jamais ! Je voulais juste qu’il… dispose de cette ogive-là dans son arsenal en cas de besoin.
— Je suis sensible à cette intention, Matt, et le commandant aussi. Mais je crains fort que ça n’ait eu en partie l’effet inverse.
— Madame ? » Il sursauta, surpris, et les yeux de Bourget se durcirent à nouveau – quoique pas contre lui, cette fois. Elle renifla.
« De quelque manière qu’Aberu s’en soit emparée, et que l’amiral Byng ait vu ou non votre premier mémo, il est certain qu’elle lui a montré celui-là. Je ne suis pas tout à fait sûre de ce que je vais dire et, en des circonstances normales, c’est une possibilité que je n’évoquerais pas devant vous, pour beaucoup de raisons, mais j’ai tendance à croire qu’elle a délibérément choisi son moment pour le partager avec l’amiral. » Les yeux d’Askew s’écarquillèrent. Son interlocutrice secoua la tête. « Comme je le disais, normalement, je ne suggérerais même pas une chose pareille. Dans le cas présent, toutefois, vous êtes assez dans la merde pour avoir le droit de savoir exactement qui sont les joueurs et ce qu’ils préparent peut-être.
— Madame, il me semble que nous entrons là sur un terrain qui dépasse de très loin la valeur de ma solde », dit le lieutenant, nerveux. Le rire de Bourget fut encore plus dur que ne l’avait été son reniflement.
« Je vais faire simple. Ingeborg Aberu et Karlotte Thimár ont toutes les deux des liens personnels et familiaux étroits avec… divers intérêts industriels dans le secteur de la défense, dirons-nous. Elles ont fait toute leur carrière dans la branche tactique et ont la ferme réputation – au sein de la Flotte de guerre – d’être à la pointe du progrès. Thimár, en particulier, faisait partie des principaux acteurs de l’initiative « Flotte 2000 » organisée par le ministère de la Flotte. Elle a même été l’auteur principal du rapport final. »
Askew ne put s’empêcher de grimacer en entendant cela. Le programme Flotte 2000, bien qu’il eût aussi trouvé du soutien au sein de la Flotte des frontières, était surtout le rejeton de la Flotte de guerre. Dans l’ensemble, il combinait une bonne vieille propagande pro-Spatiale et une réaction d’ordre plus ou moins matériel à certaines des rumeurs les plus extrêmes issues des guerres Manticore-Havre.
Les financements, au sein de la tentaculaire Ligue solarienne, étaient bien plus une fonction bureaucratique que législative, il en allait ainsi depuis des siècles. Néanmoins, l’opinion publique jouait un rôle non négligeable dans la division des fonds entre bureaucraties concurrentes, d’où l’exécution de Flotte 2000. À son niveau le plus fondamental, ce programme pouvait être décrit comme un effort d’« éducation publique », conçu pour informer un public solarien assez ignorant des précieux services rendus par la Spatiale alors que l’humanité abordait le vingtième siècle de l’ère interstellaire. En tant que tel, il avait intégré des émissions HV telles que « Notre Spatiale combattante » et « Les hommes et femmes de la Flotte », tous les deux centrés sur la Flotte de guerre, diffusés et rediffusés sur toutes les chaînes de divertissement.
La Flotte des frontières n’avait aucune objection à ce que soient alloués des fonds supplémentaires à la Spatiale, mais elle en avait – et de sérieuses – à ce que ces fonds fussent consacrés aux éléphants blancs qu’étaient les supercuirassés de la Flotte de guerre plutôt qu’aux croiseurs de combat ou aux contre-torpilleurs de la Flotte des frontières, qui auraient, eux, pu faire œuvre utile. En conséquence, son Bureau de l’information publique s’était mis de la partie, produisant des émissions telles que « Aux frontières de la liberté » et « Premiers à répondre ».
Cette dernière, consacrée aux nombreuses missions de secours après des catastrophes, aux sauvetages en espace profond et aux missions humanitaires qu’effectuait de manière routinière la Flotte des frontières, avait été particulièrement efficace.
L’autre but de Flotte 2000 avait toutefois clairement été de faire assimiler au public la valeur – et l’efficacité – des services dont il bénéficiait en échange de son royal financement. En tant qu’officier tactique, Askew avait froncé le sourcil (pour être gentil) devant cet aspect. Oh, il y avait eu quelques authentiques avancées, une vague prise de conscience du changement de degré de la menace, en ce qui concernait par exemple les missiles, mais nullement autant que les communiqués des BIP le laissaient entendre. En fait, l’essentiel des efforts avaient été investis dans la décoration, afin de rendre les vaisseaux de la Spatiale et leur équipement encore plus impressionnants à la HV.
Les consoles avaient été redessinées, les passerelles et les ponts de commandement réorganisés, et tous les compartiments des vaisseaux que le public avait des chances de voir un jour avaient été arrangés pour ressembler à un décor de film d’aventures HV plus qu’à un véritable bâtiment de guerre. Il y avait tout de même eu quelques améliorations pratiques – les nouvelles consoles rutilantes, par exemple, n’étaient pas seulement plus agréables à l’œil mais fournissaient aussi de meilleures informations et interfaces de contrôle. Et, quoique bien peu eût été accompli pour vraiment améliorer le matériel tactique de la Flotte, les vaisseaux les plus récents avaient été modifiés pour refléter un concept modulaire. On semblait au moins concevoir que perfectionnements et mises au point pourraient arriver – un jour –, aussi le Bureau de la conception spatiale avait-il reçu l’ordre de prévoir la possibilité d’insérer de nouveaux composants. C’était là une des différences majeures entre les anciens Infatigables et les Nevadas comme le Jean Bart.
Pourtant, malgré l’impression délibérément créée à l’usage du public solarien, et en dépit de tout l’argent dépensé dans le cadre de Flotte 2000, on avait finalement très peu fait pour vraiment améliorer la puissance de combat de la FLS. Après tout, la Spatiale solarienne était déjà la plus puissante et la plus moderne qui fût, non ?
Pour être juste, Askew partageait cette confiance dans la supériorité de la FLS jusqu’à une date très récente. À présent, toutefois, il était contraint d’affronter l’évidence de plus en plus forte que sa confiance – et celle de tout le monde – avait été mal placée. En conséquence, qu’on l’ait prévu ou non, les allégations publiques de Flotte 2000 se résumaient à des… contrevérités. Si les craintes d’Askew s’avéraient justifiées, si la situation s’envenimait vraiment, le public y verrait des mensonges purs et simples. Donc, si Aberu et Thimár avaient des liens familiaux directs avec les gens ayant réalisé le programme…
« Bien entendu, je ne puis en être sûre, continuait Bourget, mais je ne serais pas surprise de découvrir que le capitaine Aberu et l’amiral Thimár ont un… intérêt très net à étouffer toute « peur panique » concernant des « super armes manticoriennes imaginaires », surtout si cette « peur panique » suggère que notre matériel aurait besoin de petites améliorations. Et, si c’est le cas, elles ne sont pas très contentes qu’on secoue leur cocotier. »
Comme Askew hochait la tête, écœuré, elle lui accorda un sourire compatissant.
« Le capitaine Mizawa n’avait pas l’intention de vous placer au milieu d’un feu croisé, Matt. Le rapport initial qu’il vous a demandé lui était nécessaire – pour sa propre information – en grande partie parce qu’il avait deviné que les rapports officiels de la DGSN sur les réalités de l’espace lointain étaient merdiques. Il se fie à votre jugement, à votre intégrité, et il a dû se dire que vous étiez assez jeune pour que nul ne vous remarque s’il vous envoyait discuter avec des gens comme Thurgood. Je sais qu’il ne s’attendait pas plus que moi à voir votre mémo tomber entre les mains d’Aberu.
» Je pense aussi que l’entretien initial d’Aberu avec le commandant était une initiative personnelle. Ou bien venant d’elle et de Thimár. Mais quand elle a mis la main sur votre deuxième production – qui, ne nous voilons pas la face, est vraiment plus « alarmiste » que la première –, je crois qu’elle a choisi un moment où l’amiral Byng se sentait déjà… frustré par le délai nécessaire pour rassembler ici le groupe d’intervention et qu’elle la lui a montrée. »
La paroi inférieure de l’estomac de Maitland Askew lui parut s’effondrer. Bourget hocha lentement la tête.
« C’est exact. Cette fois-ci, l’amiral Byng – et par le biais de l’amiral Thimár, pas du capitaine Aberu – a exprimé son déplaisir personnel quant à vos « défaitisme évident, crédulité, encouragement à la panique et compétence au mieux relative ». »
Elle énuméra ces tares rapidement, nota le cerveau engourdi d’Askew, avec une brutalité chirurgicale qui recelait une magnanimité propre.
« Il a aussi déclaré – à travers Thimár – que, le « défaitiste » en question appartenant à la Flotte des frontières et non à la Flotte de guerre, continua-t-elle avec une répugnance évidente, les « sanctions convenables » seraient laissées à l’appréciation du commandant Mizawa. La manière dont le message a été transmis autorisait toutefois peu de doutes sur ce qu’il avait en tête. »
Askew se contenta de la fixer. Il ne pouvait rien faire d’autre en sentant la destruction de sa carrière se ruer à sa rencontre.
« En dehors des répercussions personnelles pour vous, reprit Bourget, ce que l’amiral Byng a décidé de conclure quant aux capacités manticoriennes est assez clair. Et, par malheur, votre second mémo – que le commandant et moi jugeons frappé de bon sens, soit dit en passant – est désormais irrévocablement entaché à ses yeux. En fait, si le commandant tente de discuter les vues d’Aberu et de Thimár, Byng rejettera sans aucun doute ses arguments car ils sortiront, pour lui, de votre rapport et le seul fait d’y repenser le mettra en colère. À ce que nous avons pu voir de lui, il est assez évident que, quand son caractère prend le dessus, son cerveau se débranche, et c’est ce qui arrivera chaque fois qu’il soupçonnera le commandant d’agiter votre mémo dans sa direction. Ce qui, à moins que je ne m’abuse fort, est exactement ce qu’Aberu et Thimár avaient en tête.
— Je suis vraiment désolé, madame, dit Askew dans un semi-murmure. Je voulais me rendre utile. Je n’ai jamais pensé que…
— Matt, le commandant Mizawa et moi vous tenons pour un jeune officier intelligent, talentueux et consciencieux, faisant de son mieux pour accomplir son devoir dans des circonstances extraordinairement difficiles. Si nous avons un regret, c’est de vous avoir par mégarde placé au milieu d’un champ de mines. »
Askew referma la bouche et hocha encore la tête, espérant n’avoir pas l’air aussi malade qu’il lui semblait l’être.
« Je vous ai expliqué tout ça dans un but précis, continua Bourget. Normalement, je n’aurais pas suggéré à un officier de votre grade que j’entretenais des soupçons quant aux mobiles du capitaine Aberu et de l’amiral Thimár. Pas plus que je n’aurais discuté avec vous des… inconvénients de l’attitude de l’amiral Byng envers la Flotte des frontières ou les capacités manticoriennes. En l’occurrence, toutefois, vous devez savoir que vous vous êtes fait des ennemis très haut placés et sans doute très vindicatifs. Je n’ose imaginer toutes les répercussions professionnelles potentielles, et j’aimerais qu’il existe un moyen de les écarter de vous si ces trois-là décident de faire de votre « punition » une affaire personnelle. À tout le moins, maintenant, vous êtes au courant.
» Ce n’était toutefois pas ma raison principale de vous expliquer cela par le menu. Ce que je veux vraiment que vous compreniez, Matt, c’est pourquoi le commandant Mizawa a pris les mesures qu’il a prises en ce qui vous concerne.
— Quelles… Quelles mesures, madame ? parvint à demander Askew.
— Vous êtes relevé de vos fonctions d’officier tactique subalterne du Jean Bart à compter de cette minute, répondit Bourget sans détour. Votre nouvelle affectation sera celle d’assistant officier des informations publiques de l’amiral Sigbee, à bord du Restitution. »
Askew crut recevoir un coup de poing au ventre et son visage se contracta douloureusement.
« Laissez-moi terminer avant de dire quoi que ce soit », fit vivement Bourget, l’index levé. Leurs regards se croisèrent et, au bout d’un moment, le lieutenant parvint à acquiescer encore.
« Je sais ce que cela vous inspire en ce moment, continua le capitaine d’une voix calme et compatissante. Avec de la chance, ça inspirera la même chose à Aberu et à Thimár – ainsi, d’ailleurs, qu’à l’amiral Byng. Pour eux, le commandant Mizawa aura bien reçu leur message et foutu votre carrière à la poubelle. En outre, vous affecter à bord du Restitution vous fera sortir du Jean Bart et, espérons-le, de leur champ de vision.
» Les apparences sont cependant un peu trompeuses. Tout d’abord, l’amiral Sigbee est une vieille amie du commandant. Ils ont discuté ensemble de cette question – je ne sais pas dans quelle mesure exacte – et elle a accepté de vous faire une place dans son état-major, malgré votre propension à énerver l’amiral Byng. Ensuite, quoi qu’Aberu et Thimár puissent en conclure, le commandant et moi – et le capitaine Zeiss – rédigerons votre rapport d’efficacité dans les termes les plus positifs possibles. Enfin, il n’y a eu aucune communication officielle entre Byng ou quiconque de son état-major et le commandant Mizawa au sujet de votre « défaitisme ». Pour cette raison, il n’en sera pas fait mention dans votre dossier. »
Elle marqua une pause, tandis qu’Askew prenait une profonde inspiration.
Il comprenait ce qu’essayait de faire Mizawa et il lui en était très, très reconnaissant – surtout compte tenu des chances très nettes pour que, si Byng ou un de ses subordonnés décidait de suivre la « mise à la poubelle » de sa carrière, lui aussi comprenne ce qui se préparait. Mais, quoi qu’il arrivât, ce ne serait pas agréable. Quand le numéro deux du département tactique d’un croiseur de combat se voyait brusquement nommé assistant officier des relations publiques, on supposait – souvent avec raison – qu’il avait royalement merdé d’une manière ou d’une autre. Les rapports d’efficacité du commandant Mizawa et du capitaine Bourget contrediraient sans doute cette supposition devant de futures commissions de promotion mais ils ne modifieraient en rien l’opinion de ses nouveaux compagnons à bord du Restitution. En outre, il n’avait aucune assurance qu’Aberu et/ou les autres fussent prêts à se contenter de sa disgrâce du moment.
Cela dit, c’était ce que le commandant Mizawa pouvait faire de mieux pour lui.
« Je… comprends, madame, dit-il enfin à voix basse. Merci. Et, s’il vous plaît, remerciez le commandant pour moi.
— Je n’y manquerai pas. Même si ce n’est pas nécessaire. Mon grand regret – et je suis sûre de parler aussi au nom du commandant – est que vous vous soyez fourré dans cette merde en faisant votre boulot et que nous ne puissions pas mieux vous protéger des conséquences. » Elle secoua la tête. « Je sais que ça n’en a pas l’air en ce moment mais, parfois, ce sont vraiment les gentils qui gagnent, Matt. Essayez de vous en souvenir. »
Le capitaine Denton plissa un front soucieux en étudiant les événements des deux derniers jours.
Il appréciait d’avoir reçu l’approbation officielle de Khumalo en ce qui concernait sa conduite en Péquod, mais il n’avait pas eu besoin des dépêches de l’amiral et du capitaine Shoupe pour protéger ses arrières. En fait, il avait lancé vers Fuseau d’autres messages, notamment les rapports détaillés de nouvelles confrontations avec des pachas néo-toscans. À présent, l’attaché au commerce de Nouvelle-Toscane se mettait de la partie, déposant des « protestations officielles » contre les « abus d’autorité croissants » du HMS Reprise et de son équipage. Et, pour ne rien arranger, il se produisait désormais d’authentiques incidents. Les Néo-Toscans se montraient de plus en plus maussades, insultants et grossiers devant les inspections de routine et les visites de vaisseaux ; même leurs matelots commençaient à dépasser les bornes. Denton soupçonnait qu’une bonne partie de ce qu’il subissait de la part de ces derniers venait de ce que leur avaient dit leurs officiers des insultes et de la brutalité manticoriennes. À l’heure qu’il était, la plupart semblaient croire que tous les prétendus incidents précédents s’étaient réellement produits, et aucun n’était d’humeur conciliante. En conséquence – Denton et les siens ayant une tâche à accomplir –, tout nouveau vaisseau néo-toscan était un baril de poudre fumant n’attendant qu’une étincelle : il s’était donc produit plusieurs confrontations vraiment désagréables.
Ses subordonnés faisaient de leur mieux pour ne pas souffler de l’hydrogène sur le feu… mais cela ne semblait guère améliorer les choses. Tout l’équipage du Reprise connaissait à présent la litanie de plaintes et de protestations, mais il devait pourtant faire son devoir. Tel leur commandant, tous les Manticoriens en étaient arrivés à la conclusion que ces événements étaient orchestrés par une autorité centrale quelconque, dans un but spécifique. Et, tel leur commandant, tous auraient bien aimé trouver un indice – n’importe lequel – sur ce que pouvait être ce but… et la manière dont on pouvait l’éviter.
Malheureusement, cet indice, nul ne l’avait encore découvert.
Je voudrais vraiment que l’amiral se dépêche d’envoyer quelqu’un de plus gradé, songea Denton avec ferveur, et je me fiche que ce soit ou non de l’escalade. Que tout le monde soit si content de ce que j’ai fait jusque-là m’enchante mais je commence à être fatigué d’attendre la chute du couperet. Et je suis tout à fait sûr que, quand il arrivera enfin, je vais me retrouver enfoui jusqu’au cul dans une tempête de merde qui dépassera très largement ma solde.
Il savait pourquoi ses nerfs étaient encore plus tendus qu’à l’ordinaire : ses yeux glissèrent sur le répétiteur tactique jusqu’au signal lumineux du VFNT Camille. Ce croiseur léger était plus grand que le Reprise d’environ trente pour cent, et la Flotte néo-toscane disposait d’un niveau technique honorable pour un système des Marges. Quoique pas aussi redoutable que celle de Rembrandt ou de San Miguel, elle se situait deux ou trois échelons au-dessus des flottes disparates de troisième ou quatrième zone qu’on trouvait en général dans ce coin du bois.
Malgré cela, et quoique le Reprise ne fût pas un chat sylvestre du dernier printemps, Denton n’était guère intimidé par la puissance de feu du grand vaisseau. En effet, et il ne doutait pas que le commandant du Camille le sût aussi bien que lui, le croiseur n’aurait pas eu une chance contre le petit contre-torpilleur manticorien.
Hélas ! ça n’est pas aussi simple que de déterminer qui peut pulvériser qui, songea-t-il, lugubre.
Le Camille était arrivé en Péquod cinq jours locaux plus tôt, et le capitaine Séguin avait immédiatement informé les autorités locales que la Nouvelle-Toscane estimait à la fois utile et raisonnable de cantonner là en permanence un de ses vaisseaux de guerre, à des fins d’observations officielles. Il ne s’agissait pas, s’était-il hâté de préciser, d’une démarche hostile ni d’un affront à la souveraineté de Péquod. En effet, on espérait, comme en témoignaient des messages officiels du ministre des Affaires étrangères, madame Cardot, et du Premier ministre, monsieur Vézien, qu’une présence néo-toscane officielle dans le système apaiserait les tensions plutôt que de les envenimer.
C’est cela, oui. Denton secoua la tête. S’il n’avait pas été sûr que tous les incidents dont se plaignaient les pachas néo-toscans avaient été délibérément concoctés par leur gouvernement, il aurait pu être disposé à envisager que Séguin dît vrai. Par malheur, il avait la conviction que, si le gouvernement néo-toscan avait vraiment voulu mettre un terme à la tension, il n’aurait eu qu’à dire à ses commandants d’arrêter de se conduire comme il le leur avait ordonné. Le Camille était donc fatalement là pour une autre raison, et cette « autre raison » ne lui plairait pas du tout lorsqu’il la connaîtrait. Sur cela, au moins, il estimait pouvoir compter.
Sa bouche s’étira en un sourire sans joie tandis qu’il regardait la pinasse de l’enseigne Monahan se diriger vers un vaisseau. Il tapa une requête sur son répétiteur, et son sourire disparut quand apparut le nom VFNT Hélène Blondeau.
Pas encore un de ces maudits cargos néo-toscans ! songea-t-il. Nom de Dieu, ils doivent faire défiler toute leur putain de flotte marchande à la queue leu leu par Péquod ! Est-ce qu’il leur reste seulement un bâtiment en…
Ses pensées s’interrompirent quand l’icône de l’Hélène Blondeau fut soudain remplacée par le symbole clignotant cramoisi désignant une sphère de débris en pleine expansion, centrée sur le point de l’espace où le vaisseau venait d’exploser.
«… donc, après m’être entretenu avec l’enseigne Monahan et chacun des spatiaux de son équipage séparément, je conclus que leurs rapports – individuels ou collectif – représentent un compte rendu exact de ce qui s’est passé durant leur approche de l’Hélène Blondeau », déclara, quatorze heures plus tard, Lewis Denton au micro de son terminal.
Sa voix était très rauque et durcie par l’épuisement, il le savait, tout comme il savait que son rapport révélerait ses yeux las et les poches sombres, pareilles à des ecchymoses, formées en dessous. Toutefois, il n’y pouvait pas grand-chose. Il lui fallait envoyer ce rapport, et le plus tôt serait le mieux. Il y avait presque dix-sept jours de Péquod à Fuseau par messager, mais il y en avait moins de six de Péquod à la Nouvelle-Toscane. Il ne pensait pas que quiconque, là-bas, serait assez fou pour lancer une expédition punitive contre le Reprise ou Péquod, mais il n’en n’était pas aussi sûr qu’il l’aurait aimé. Pas après ce dernier épisode.
« Au contraire de ce qu’affirme le capitaine Séguin, strictement rien ne suggère que l’enseigne Monahan et sa pinasse aient pris part à la destruction de l’Hélène Blondeau, continua-t-il. Je joins bien sûr à cette dépêche les enregistrements tactiques et les données de capteurs du Reprise pour toute la période concernée, entre une heure standard avant l’explosion du vaisseau et une heure standard après. J’y joins aussi une copie du journal de bord de la pinasse et un inventaire complet des soutes de mon bâtiment, qui liste tous les appareils et missiles à notre disposition. D’après ces documents, j’affirme sans équivoque que nul, à bord de la pinasse de mademoiselle Monaghan ou du Reprise, n’a tiré un seul coup d’aucune arme nulle part.
» Au contraire, je réitère n’avoir pu trouver aucun indice dans nos archives ou nos données de capteurs suggérant une quelconque cause externe à la destruction de l’Hélène Blondeau. Il n’y a aucune trace de tir de missile, de tir d’arme à énergie ni de collision. Ma seule conclusion provisoire est que le vaisseau et – apparemment – son équipage tout entier ont été annihilés par une explosion interne. Ni moi ni aucun de mes officiers, notamment mes officiers tactiques et mécaniciens, n’avons pu suggérer la moindre cause plausible pour une telle explosion. Le vaisseau a été si complètement détruit que seule une avarie catastrophique soudaine de son vase à fusion pourrait constituer une explication vaguement valable. Je la juge toutefois très improbable, étant donné la nature de l’explosion observée. Compte tenu des données de capteurs, certes partielles, dont nous disposons et de notre analyse de la dispersion des débris, il nous semble, à mon officier tactique et à moi, que le vaisseau n’a pas été détruit par une explosion primaire suivie d’une série d’explosions secondaires, mais par une chaîne d’au moins sept explosions distinctes, quasi simultanées. »
Il marqua une pause, le visage las, tendu, les narines dilatées. Puis il reprit la parole, lentement et distinctement.
« Je me rends compte de la gravité de ce que je m’apprête à dire, et j’espère sincèrement qu’une analyse plus complète des données limitées que j’ai incluses dans ce rapport prouvera que mes soupçons sont erronés. Toutefois, à mon avis, la destruction de l’Hélène Blondeau est le résultat d’un sabotage minutieux, planifié avec soin et bien exécuté. Je ne vois aucune autre explication à la manière dont elle s’est déroulée. Je ne suis pas disposé, dans le cadre d’un rapport officiel comme celui-ci, à spéculer sur les responsables de ce sabotage. N’étant pas enquêteur de métier, je ne crois pas qu’il m’appartienne de porter des accusations officielles avant qu’une analyse plus détaillée ne puisse être effectuée. Toutefois, s’il s’agit bien d’un sabotage, quiconque en est responsable n’a pas à cœur les intérêts de l’Empire stellaire. Puisque le capitaine Séguin, le Camille et tous les autres vaisseaux néo-toscans se sont retirés du système, j’estime assez élevé le potentiel d’un malheureux incident supplémentaire et requiers donc respectueusement que ce système stellaire soit promptement et puissamment renforcé. »